Histoires de photographies et d’espace-temps

31/08/2026

Au moment précis où je termine d'écrire cet article et que je m'apprête à le publier sur ce blog, l'annonce du décès de Jean-François Leroy est publiée sur les réseaux sociaux. Il n'était pas difficile de comprendre en écoutant Delphine Lelu ouvrir le festival avant-hier que l'inévitable était là. Cette nuit, je n'ai pu m'empêcher d'écrire ce texte parce que le visage de Jean-François Leroy et son sourire ne me quittait pas. Ce texte n'est pas un hommage. Il n'est que mon histoire. Mais il est également un remerciement à cet homme qui a bien voulu voir mon travail… 

Merci simplement! Que votre travail continue malgré votre départ.


Dix ans déjà. C'était en 2016. Jean-François Leroy, fondateur et directeur du festival international de photojournalisme Visa pour l'image de Perpignan, a sélectionné mon reportage « Les Hommes de l'ombre » pour y être présenté dans son édition 2016. Lorsque Delphine Lelu, directrice adjointe à l'époque, m'a appelée quelques mois auparavant pour m'annoncer la nouvelle, je n'y croyais pas.

Bien sûr, si je n'y avais pas cru un petit peu, je n'aurais pas soumis mes photos au regard de Jean-François Leroy pour son festival. Mes vingt ans de reportage sur ce sujet me permettait d'espérer que je le maitrisais suffisamment pour qu'il y voit la consistance et la rigueur d'un documentaire représentant tous les aspects et la complexité d'un milieu professionnel particulier que je voulais mettre en lumière. Mais lorsque j'ai entendu la confirmation de la sélection de mon travail, mon cerveau a comme imaginé pendant quelques minutes qu'on lui racontait une sorte de blague.

Parvenir jusque-là m'avait demandé tellement de travail, tellement de renoncement, tellement d'effort, de fatigue, de douleurs. Parvenir jusque-là était la reconnaissance que je n'avais pas fait ça pour rien. C'était la première fois qu'on voyait mon travail. Mais surtout, celui qui avait vu mon travail, c'était cet homme. Cette homme si généreux avec notre profession si difficile mais également intransigeant, ce qui fait toute la qualité incontestable du festival. Et cela signifiait que mon travail possédait la qualité requise pour être reconnu. Je ne m'étais pas épuisée pour rien. Je n'avais pas tenu bon jusque là pour rien.

En 2016, j'étais encore capable de faire semblant que j'allais bien. Après tout, cela faisait bien une bonne dizaine d'années que je tirais déjà sur la corde, à sourire alors que mon corps me lâchait inexorablement, à tenir pendant des heures en cachant les douleurs lorsque j'étais en public. Et à Visa, pendant le festival, mon sourire n'a pas fait défaut. Ce n'était pas de la fierté ce sourire. C'était juste du bonheur. Ce bonheur simple d'être là. Être à Perpignan, avec mon compagnon, Jean-Marc, qui me soutient de manière inconditionnelle, et mon frère, Jérôme, qui m'a fait la surprise de nous rejoindre là-bas. Le bonheur de voir mon reportage accroché là aux côtés de grands noms de la photographie. D'être là à rencontrer d'autres photojournalistes, parler avec eux, échanger nos expériences, nos espérances, écouter ces personnes souvent traumatisées par ce qu'ils ont vu. Mais surtout, pouvoir parler d'autres choses que de techniques photographiques !

Et puis, le bonheur de croiser Jean-François Leroy, pouvoir échanger avec lui, le voir sourire en compagnie des photojournalistes qu'il avait réunis. Et lorsque le moment est venu de prendre la photo de groupe des photographes exposés de l'année, il a su voir que j'étais en retrait, il s'est tourné vers moi et a posé son bras sur mon épaule pour me rassurer et m'a dit de venir me tenir à ses côtés. Quant à Delphine Lelu, le festival a la chance immense de l'avoir tant elle est une femme exceptionnellement attentive et généreuse également, d'une exigence douce dont on ne peut rien lui refuser. Elle a su trouver les mots et l'attitude à avoir avec moi pour me mettre à l'aise dans cette semaine que je vivais comme en dehors de mon corps. Pour me protéger de mes hypersensibilités envahissantes. Pour la première fois dans ma vie professionnelle, j'avais le sentiment de vivre pleinement mon métier.

Le festival m'a ensuite ouvert les portes du Centre International du Photojournalisme qui m'a engagée plusieurs fois pour une série de résidences. J'y suis retournée quelques fois, accueillie par la formidable Bénédicte Vincent avec laquelle les fous rire furent nombreux. Ce fut une collaboration tellement enrichissante sur le plan personnel mais aussi, je pense, pour plusieurs de mes élèves. Pouvoir enseigner à des jeunes, pouvoir transmettre ce qu'on a appris au fil des années, alors qu'on a soi-même encore l'impression qu'on ne sait pas encore grand-chose est particulier. Mais lorsqu'on voit ces jeunes apprendre, grandir, évoluer et devenir ce qu'on aurait peut-être aimé soi-même devenir, cela vous donne le sentiment que votre regard se porte plus loin.

En 2016, à Perpignan, je m'étais dit que je pourrai enfin passer à d'autres projets de reportages. Après tout, celui que je présentais, n'aurait normalement pas dû me prendre 20 ans et mes projets étaient nombreux. Quelques-uns déjà en cours, certains bien avancés, d'autres entamés, d'autres encore à l'état d'ébauches ou juste d'idées à développer! Je m'étais dit, en bonne réaliste que je suis, qu'il me faudrait bien dix années pour réaliser le suivant et qu'avec beaucoup de travail, je pourrais peut-être réussir l'exploit de revenir à Visa en 2026. Mais comme toujours, la vie décide de beaucoup de choses à ma place : la crise sanitaire, mon changement de combat et de priorité, les diagnostics de mes maladies et mon corps qui lâche. J'espérai encore à ce moment-là pouvoir réaliser un semblant de reportage sur ce que des millions de personnes à travers le monde vivent tout comme moi. Je sais exactement quelle est la structure de ce reportage, je visualise précisément les photographies à réaliser. Mais mon état se dégrade et je finis par me résigner. Même en fauteuil roulant, les voyages deviennent inenvisageables. Et le peu de photographies déjà réalisées ne sont pas à la hauteur du festival. Je ne retournerai pas à Visa. Je ne reverrai pas Jean-François Leroy et son sourire. Nous sommes en août 2026. Je regarde l'inauguration du festival sur mon écran. C'est Delphine Lelu qui parle, avec des larmes qu'elles cherchent à dissimuler dans sa voix : Jean-François Leroy, pour la première fois dans l'histoire de Visa pour l'Image, n'est pas présent. Je regarde les photos des installations des expositions, je les trouve absolument magnifiques. Comme toujours, comme je ne suis pas du genre à regretter quoi que ce soit, parce que la vie m'a appris qu'il y a des choses qu'on ne contrôle pas et que le concept du « quand on veut, on peut », c'est juste une énorme connerie, je suis juste heureuse de pouvoir voir les images sur mon écran. Je pense à Jean-François Leroy dont le sourire sera toujours gravé dans mon cœur. J'espère simplement qu'il ressent de la satisfaction et du bonheur d'avoir pu réaliser toute la préparation de son édition 2026.


Mais l'histoire que j'ai envie de vous raconter aujourd'hui ne s'arrête pas là. Parce que comme l'a rappelé Delphine Lelu dans son discours d'ouverture du festival, Dalí a un jour décrété que Perpignan était le centre du monde. Et dans ma vie, il y a très peu de place pour le hasard ou une coïncidence. Peut-être est-ce pareil pour vous. Peut-être que vous n'y avez pas prêté attention. Je ne sais pas. Je ne peux parler que pour moi évidemment.

Toujours est-il qu'enfant, ma mère me parlait avec amour de cette ville, je ne comprenais évidemment pas pourquoi. Je savais juste que c'était sa grand-mère, Eva, qui l'avait élevée, parce que sa mère n'avait pas pu s'occuper d'elle. Que ma mère vouait un amour infini à sa grand-mère. Que chaque fois que nous descendions en Espagne, nous allions rendre visite à nos cousines non loin de Perpignan, dans les Pyrénées, à Latour-de-Carol. Et que j'aimais quand ma mère préparait sa crème catalane et qu'elle me parlait avec tant de passion de son enfance avec sa grand-mère, de cette femme qui avait vécu là, dans cette grande ville que nous avions traversée. Je savais aussi que mon prénom était Claire-Eva. Que j'aurais dû m'appeler Eva comme mon arrière-grand-mère. Mais que mon père avait changé d'avis en déclarant ma naissance à la maison communale, rendant ainsi ma mère furieuse.

Ma mère m'avait aussi expliqué que son arrière-grand-père avait préféré vendre son industrie de papier à cigarettes à ses associés plutôt que ce soit sa fille ainée, mon arrière-grand-mère, qui en hérite. Ses fils étant décédés durant la Première Guerre mondiale. De là était né en moi ce vague sentiment d'injustice qui fait que les filles sont toujours les perdantes quelque part.

C'est mon frère qui m'a apporté la suite de l'histoire en travaillant durant plusieurs décennies à la généalogie de notre famille. Notre arrière-grand-mère s'appelait Eva Bardou. Elle était la fille d'Eugène Bardou, et la petite fille de Joseph Bardou, qui fut le créateur des usines de fabrication de papier à cigarettes Le Nil durant la seconde moitié du XIXème siècle à Perpignan. Eva Bardou est née à Perpignan en 1881. Elle était à la fois catalane française et espagnole. Son père Eugène a été maire de Perpignan. Et si on remonte dans la généalogie, le père d'Eugène est Joseph Bardou qui, avec son père Jean Bardou, a créé la marque de papier à cigarette JOB qui est plus connue dans la ville. JOB étant les initiales de Jean Bardou et le losange devenu un « O » représentant la ville de Perpignan. (je vous fais la version simplifiée de l'histoire parce que les histoires familiales bourgeoises et industrielles, qui en plus entrent en politique, surtout à cette époque-là, en plein essor du capitalisme, ma foi, m'est avis que ça s'est tiré dans les pattes ! Je suis encore en train de chercher un niveau de vérité acceptable pour pouvoir raconter l'histoire de mon arrière-grand-mère. Parce que non seulement, elle a vécu les deux guerres mondiales, mais elle aussi, a perdu ses deux fils, et elle a, en plus, assisté à l'âge de 18 ans à l'assassinat de sa belle-mère et au suicide de son oncle. Et les journaux de l'époque ne raconte que l'histoire qu'on leur a imposée, de toute évidence !).

Le patio de l'hôtel Pams à Perpignan, une des demeures acquise par un des membres de la famille Bardou
Le patio de l'hôtel Pams à Perpignan, une des demeures acquise par un des membres de la famille Bardou

J'étais très proche de ma maman. Je n'avais que 25 ans lorsqu'elle est décédée. Mais je garde en mémoire énormément d'anecdotes sur notre passé familial qu'elle m'a racontée. Parce que ma mère était bel et bien du Sud. Pétillante, chaleureuse, avec un tempérament de feu, accueillante et survivante. Elle n'était pas que française, elle se sentait catalane. Et son énergie, elle la retrouvait instantanément intacte dès qu'elle retrouvait ses cousines issues de la même branche familiale à Latour-de-Carol. Même si elles avaient vécues la Seconde Guerre Mondiale, que celle-ci avait laissé en elles des traumatismes enfouies, leurs fous rires quant à eux, quand elles étaient ensemble, resteront gravés en moi.

J'aimerais enfin revenir brièvement à Dalí. C'était en 1983. J'avais 15 ans. Et une adolescence bien rebelle. Je suis partie un mois en camping sauvage avec des amis à Cadaqués. C'était une autre époque où les parents laissaient partir leurs enfants en se disant qu'ils avaient eux-mêmes vécu bien pire. Maman n'a eu de cesse de me répéter que j'aurais peut-être la chance de croiser Dalí, celui qu'on surnommait le maitre. J'aurais bien aimé, j'étais déjà fort attirée par le surréalisme, même si j'avais une préférence pour Miró, mais de toute façon, Dalí avait quitté sa maison de Cadaqués depuis un an déjà. Maman a caché son inquiétude de me voir partir en me disant qu'elle était fière que je retourne dans le pays de nos racines familiales : la Catalogne. L'été 1983, les premières photos du sida apparurent dans les magasines. Et ce slogan : le poids des mots, le choc des photos. De cet été-là, je garderai l'impulsion de vouloir raconter. Dalí devait forcément avoir raison. Que je sois enfant passant avec mes parents dans les Pyrénées orientales, que je vive mes expériences d'adolescente dans cette Catalogne ou que j'y revienne en tant que photographe à Visa pour l'Image, oui, quand je suis à Perpignan, mon sang bouillonne et j'ai l'impression d'être dans le centre du monde. Y a-t-il un hasard dans le fait que c'est précisément en 1989, l'année où Jean-François Leroy a fondé Visa pour l'Image que j'ai commencé mes études de photographie?

Voilà pourquoi Perpignan pour moi, c'est à la fois un festival international de photojournalisme. Perpignan, c'est l'histoire de mon enfance. Perpignan, c'est aussi une histoire familiale qui s'étale sur plusieurs générations. Et dont les femmes ont été oubliées. Parce que dans le pays où je vis, la Belgique, en 2016, aucun médias belge n'a parlé de mon reportage exposé à Visa pour l'Image. Quelque peu surréaliste, n'est-ce pas ?

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